Bonjour à tous,
La campagne officielle est finie depuis hier soir, mais bon, ma campagne à moi n’est pas officielle, je ne fais jamais qu’écrire des mails à des amis. Voici donc une dernière chronique avant le jour J.
En ce samedi, la situation est claire, et elle n’est pas toute rose : tous les sondages donnent Sarkozy gagnant, et ils ne se sont jamais trompé sur un deuxième tour. C’est donc un peu du fond du trou que je vous écris, cherchant en moi quelques raisons d’espérer pour les partager avec vous.
La première raison d’espérer, c’est que devant une victoire criée sur tous les toits avant le scrutin, si j’étais un électeur de droite (c’est assez dur de s’imaginer comme un électeur de droite, mais bon, c’est pour la bonne cause…), je ne me déplacerais pas, surtout en prévision des longues files d’attentes qui ne manqueront pas de s’étirer devant les bureaux de votes… C’est vrai que c’est dommage de miser sur une baisse de la participation, mais c’est une raison de plus pour mobiliser les troupes à gauche…
Une autre raison d’espérer, c’est que Ségolène a fait une très bonne campagne, qu’elle a une vision de la société bien plus large que celle de Sarkozy, et que ça devrait finir par se voir ! Lors du débat de mercredi (que j’ai trouvé décevant car n’abordant que très peu certains sujets de fond comme l’Europe, l’international, la perte de contrôle sur nos instruments de politique économique…), une chose m’a paru évidente : Sarkozy restait au niveau des pâquerettes, engoncé dans son costume de candidat, prenant les sujets les uns après les autres bien comme le lui demandaient les journalistes et comme c’était écrit sur ses fiches. Ségolène, de son côté, a montré une vraie hauteur de vue, n’hésitant pas à jongler avec les sujets quand cela était justifié. Sarkozy lui a reproché de tout aborder en même temps et de ne pas approfondir, mais que doit-on attendre d’une Présidente ou d’un Président ? Qu’il connaisse à fond ses fiches, préparées par d’autres, ou qu’il expose une vision cohérente de la société, qu’il soit tourné vers l’avenir ?
Enfin, et je terminerai là-dessus, les Français ont montré au premier tour qu’ils aimaient de nouveau voter. Au deuxième tour, ils devraient être cohérents avec eux-mêmes, et voter pour la candidate qui provoquera le plus d’élections une fois élue : avec Ségolène, nous serons appelés à nous rendre trois fois aux urnes en plus des échéances électorales prévues : référendum sur les changements constitutionnels (la fameuse VIe République), référendum sur la Turquie, et référendum sur le traité européen. Sarkozy n’a pas évoqué le premier sujet, il a répondu « non » à la place des Français sur le second, et veut que le troisième soit ratifié par voie parlementaire. Alors, si vous aimez voter, votez Ségo !
Et puisque cette chronique était plus courte que les autres, je vous mets ci-dessous un texte, que je trouve très bien, de mon copain Guilhem (un économiste, un vrai, que je trouve très bien aussi), sur l’utilisation des chiffres par Sarko.
A bientôt,
Adrien
PS : Retrouvez mes chroniques, et bien d’autres choses encore, sur le blog de Désirs d’Avenir Maroc : http://desirsdavenirmaroc.wordpress.com
Sarkozy ou l’inculture du résultat ?
Bonjour,
je ne suis pas coutumier de ce genre d’exercice, à savoir d’une part envoyer des mass emails pour autre chose que des conneries et d’autre part pour en plus vous faire profiter de mon avis politique.
Alors c’est juste très modestement que je veux vous donner un éclairage sur un point précis, qui me concerne moi, en tant qu’économiste, et qui, peut etre, peut donner un eclairage sur une certaine manière de fonctionner de Nicolas Sarkozy. Et comme en plus je suis un pédagogue hors pair, j’en profite pour élargir un petit peu et vous faire part de certains points qui me font tiquer sur un sujet que je commence à connaître un petit peu, à savoir les statistiques et leur utilisation. J’avais hésité à envoyer ce texte dans cette version. Rédigé avant le débat de mercredi soir, je trouve en fait qu’il reste complétement d’actualité.
Lors de son intervention sur France 2 de mardi dernier, Nicolas Sarkozy a déclaré qu’il y a « consensus chez les économistes que son programme est le meilleur ».
C’est tout simplement faux.
S’il peut en effet revendiquer le soutien prestigieux d’Olivier Blanchard, professeur au MIT c’est en fait l’un des rares économistes “connus” à lui avoir apporté son soutien.
A l’inverse, Segolene Royal peut se prévaloir de soutiens de premiers plans tels que celui de Thomas Piketty (ancien professeur au MIT, fondateur de l’Ecole d’Economie de Paris), Daniel Cohen (professeur à l’Ecole Normale Superieure de la rue d’Ulm, Vice Directeur de l’Ecole d’Economie de Paris).
Pour ceux qui voient dans ces quelques noms la démonstration qu’une certaine intelligentsia parisienne s’achete une bonne conscience en appelant à voter à gauche alors qu’elle vit dans le caviar, il conviendrait de citer des noms d’économistes d’autres horizons.
Justement, aux Etats Unis aussi, des économistes tels que Philippe Aghion (professeur à Harvard) ou bien encore Thomas Philippon (professeur à la New York University) ont eux aussi appelé à voter Ségolène Royal.
Il est donc faux et mensonger de dire que “les économistes” soutiennent un candidat plus que l’autre. Et Nicolas Sarkozy ne peut pas l’ignorer, puisqu’il fait regulierement l’objet des charges assassines de Thomas Piketty.
En quoi cela nous éclaire t’il sur le fonctionnement de Nicolas Sarkozy ?
Il me semble que cet exemple met bien en évidence un certain cynisme qui le caractérise : conscient de l’impact médiatique de l’annonce au journal de 20 heures qu’un économiste potentiellement nobelisable (au même titre que Philippe Aghion, d’ailleurs) trouve son programme meilleur que celui de son adversaire, il n’hésite pas à transformer la réalité pour la plier à son besoin immédiat de marketing : ce n’est alors plus un, mais tous les économistes qui défendent Nicolas Sarkozy.
L’affaire est pliée, Nicolas Sarkozy a l’effet qu’il cherchait.
Mais il a menti.
Et il a menti d’une manière encore une fois assez caractéristique de sa manière d’agir : il a eu recours à un argument d’autorité avec tous les signes exterieurs de transparence et d’objectivité (un nobelisable, professeur dans une université prestigieuse) pour annoncer une contre verité, “les économistes” le soutiennent, que peu de personnes parmi son audience auront les moyens de venir contredire (qui avait jamais entendu parler d’Olivier Blanchard avant ce mardi soir ?).
Or, cette manière de fonctionner (de communiquer, devrais je dire), s’est instaurée en système dans la campagne de Nicolas Sarkozy : il se permet d’affirmer doctement ce qu’il sait être des mensonges, en les drapant dans un emballage pseudo scientifique lui donnant une légitimité.
Les chiffres de la délinquance par exemple. “La délinquance a baissé sous Sarkozy” tout le monde sait ça… mais qui sait par contre que la délinquance violente a augmenté de 13,9% entre 2002 et 2007 ? Et encore, il ne s’agit là que des chiffres de la déliquance mesurable, c’est à dire celle qui donne lieu à un dépot de plainte, mais les actes de violence sont parmi ceux qui font le moins souvent l’objet de plaintes (car il n’y a rien à gagner à porter plainte, à l’opposé des cas de vols par exemples, couverts par assurance), il y a donc fort à parier que les actes de violence ont augmenté dans une plus large mesure encore sous le ministère de Nicolas Sarkozy…
Sarkozy, encore une fois, se pare d’arguments d’autorité, les chiffres officiels de la déliquance, pour les déformer, leur faire dire ce qui l’interesse, et au final, mentir et déformer la réalité.
Cela est inquiétant, parce que cela fait montre d’un mépris total pour son audience, et en particulier pour ses électeurs, moins enclins à aller vérifier ses dires. Mais c’est inquietant, aussi et surtout, parce que Nicolas Sarkozy se pose en défenseur d’une “culture du résultat”, résultats dont on se doute qu’il faudra les chiffrer… Or, vouloir connaitre les résultats d’une politique, c’est théoriquement avant tout pour en mettre en avant les défauts et les imperfections, afin de les corriger et ainsi d’améliorer l’efficacité de l’action publique. C’est en soit louable, et cela a d’ailleurs un nom, cela s’appelle la Statistique Publique. Informer les gouvernants et les citoyens de la situation réelle du pays et de l’ensemble de ses habitants, afin de mieux en comprendre les problèmes et de mieux analyser l’impact des solutions précédemment mises en œuvres, c’est en effet précisément là le but de la Statistique Publique, outil indispensable d’une démocratie moderne.
Mais Nicolas Sarkozy et le gouvernement auquel il appartenait semblent avoir une vision très particuliere du résultat et de l’utilisation de la statistique : il n’y a de résultat que si celui ci est bon, une statistique n’est vraie que si elle va dans le sens du gouvernement. Toute autre possibilité étant oubliée (la délinquance violente) ou voire même niée (les chiffres du chômage ont par exemple été à ce point bidonnés que les fonctionnaires de l’INSEE et du Ministère du Travail, pourtant en charge de les calculer, ont eux même dénoncé la supercherie).
Si l’évaluation d’une politique ne peut conduire à une critique et à une reflexion sur cette dernière, c’est qu’elle n’a été pensée que pour pouvoir la justifier a posteriori. Comme un outil de marketing donc, et non d’information, soit tout le contraire de ce à quoi doit servir la Statistique Publique.
Nicolas Sarkozy, qui se complait dans une accumulation de détails chiffrés, aussi ahurissants que ceux-ci puissent être (les 68 milliards de baisse de prelevements obligatoires…), ne fait preuve que d’une chose : c’est un inculte du résultat.
Guilhem
PS : quelques sources qui m’ont pas mal aidées pour la rédaction de ce mail et qui sont autant de liens utiles pour connaître les analyses proposées par les économistes :
Le blog de Philippe Askenazy, chercheur à l’Ecole d’Economie de Paris, dont la lecture a largement suscité ce mail :
http://philippeaskenazy.blogs.nouvelobs.com/
Un des articles de Thomas Piketty sur Nicolas Sarkozy, sur la réduction des prelevements obligatoires http://www.liberation.fr/rebonds/234540.FR.php
Telos, un blog d’économistes, qui porte en ce moment, actualité oblige, beaucoup sur les élections :
http://www.telos-eu.com/2007/01/
Olivier Blanchard a déclaré son soutien à Sarkozy sur ce même blog :
http://www.telos-eu.com/2007/03/pourquoi_je_voterai_sarkozy.php
Un article de Libération soulignant le fait que Segolene Royal est plutot bien soutenue par les économistes (dont d’autres que ceux que je cite) :
http://www.liberation.fr/actualite/politiques/elections2007/239820.FR.php
La campagne déchiffrée, un blog d’économistes visant explicitement à donner des clés de compréhension de la campagne :
http://economistes.blogs.liberation.fr/chiffrage/
Sur l’exemple des chiffres de la délinquance, et sur encore plein d’autres choses, je vous renvoie à l’ouvrage à paraitre de Serge Portelli, Vice President au Tribunal de Paris :
http://www.betapolitique.fr/spip.php?rubrique0043
Sur les chiffres du chomage (seul un extrait est désormais disponible gratuitement en ligne):
Sur les statistiques en général et sur d’autres questions encore, le blog d’Eric Maurin, ancien statisticien de l’INSEE :